21.04.2006
Alexandre.
- Tu me reprends à dix-huit heures ?
- Dix-huit heures ? Tu en as pour si longtemps ?
- Je n’en sais rien, mais si j’ai fini plus tôt, je me baladerai dans le parc, parmi les chênes centenaires.
- Comme tu veux...
Allez, amuse-toi bien.
- Oui.
Je franchis la grille de fer forgé vert émeraude.
Jolie couleur ! Le noir, c’est bien trop triste.
L’allée de graviers, rectiligne entre deux haies basses de buis, menait au pied d’un perron de pierre bleue. Le bâtiment principal était magnifique. Il semblait tout droit sorti de l’étiquette d’un grand Bordeaux.
Là-bas, on l’aurait appelé « Château », ici ce n’est qu’une ancienne ferme restaurée...
J’arrivai à hauteur d’un panneau de bois blanc sur lequel était écrit, en lettres calligraphiées au pinceau, « Bienvenue à l’Institut psychiatrique de la verte Chênaie ».
Des flèches indiquaient la direction d’autres pavillons, disséminés dans le parc, sous les arbres.
Ils portaient les noms de « Temps suspendu », « Tendre Bocage », « Douce Quiétude », ou encore « Clairière de Cristal ».
L’endroit respirait le repos, inspirait le calme et la réflexion.
Sur la droite, une petite vieille quitta son banc et coupa ma route à petits pas.
- Bonjour, vous êtes nouveau ?
- Heu... non... en visite.
- Où sont vos bagages ?
- Je n’en ai pas, j’ai rendez-vous av...
- Vous venez pour le lapin ?
- Le lapin ??
- A la bière... C’était vraiment délicieux !...
Je ne sais pas si il en reste...
- Dommage que j’aie raté ça...
Mais non, je ne viens pas pour le lapin.
J’ai rendez-v...
- Et où sont vos bagages ?
- ...
Pourriez-vous m’indiquer le bureau du professeur Leunaerts ?
- Tirez la cloche, là...
Et demain, c’est le jour du poisson !
La haute porte s’ouvrit lentement, laissant apparaître un homme aux cheveux longs et blancs.
Il m’observait en souriant.
Son regard clair rappelait celui de Robin William dans « l’Eveil »...
- Je vois que vous avez déjà fait connaissance avec notre Marinette...
- Nous conversions, en effet...
- Entrez, je vous en prie.
Alors comme ça vous écrivez un roman sur l’aliénation mentale ?
- Oh non...
C’est juste un de mes personnages qui...
- Qui ?
- ... qui est comment dire...
- Oui ?
- ... disons... « Spécial ».
Le médecin sembla soulagé.
- J’ai craint un instant que vous ne disiez « fou ».
- Je ne permettrais pas...
- Je vous écoute.
- Comme je vous en parlais au téléphone, j’aimerais rencontrer Alexandre.
- Vous le connaissiez ?
- Je le connaissais ??? Vous voulez dire qu’il ...
- Non non ! Il va très bien, rassurez-vous !
Je voulais dire « avant ». Vous le connaissiez « avant » ?
Je souris.
- Quelque chose vous amuse ?
- Vous avez dit qu’il « allait très bien », et je ne peux m’empêcher de penser que si il allait aussi bien que vous le dites, il ne serait pas ici...
- Qui sait ?
Vous savez, si l’on se réfère au monde dans lequel il vit, il se porte à merveille.
L’ennui, c’est que ce monde n’est pas le nôtre.
- Je comprends.
- Vous n’avez pas répondu à ma question.
- Excusez-moi. Non, je ne le connaissais pas. Un ami m’a parlé de lui.
- Et que savez-vous ?
- Je sais qu’il a cinquante-trois ans, qu’il est, ou plutôt qu’il était professeur d’histoire, que son épouse se prénomme Marianne, et qu’il a un fils de vingt-huit ans : Gauthier.
Mon ami m’a dit qu’Alexandre était...
- Merveilleux ! Je pense que c’est ainsi que vous le qualifierez en sortant d’ici. Surtout si ne vous attachez pas trop au côté purement médical.
Nous le trouverons dans le verger, il s’est trouvé une nouvelle passion...
Chemin faisant, je vous parlerai de lui.
- Et c’est ?
- Quoi donc ?
- Sa nouvelle passion ?
- Compter les bourgeons ! Il semble que depuis quelques jours, Alexandre compte les bourgeons...
Nous descendîmes les quelques marches menant au jardin. L’air était doux et le parc splendide.
- De quelle affection Alexandre souffre-t-il ?
- C’est extrêmement difficile à dire.
En fait, il a décidé, consciemment ou non, de ne plus accorder aucune importance aux choses qui, toute sa vie, lui ont procuré de l’angoisse et du stress. Sa famille, son boulot, sa maison, toutes les contraintes matérielles, affectives ou morales, semblent avoir été effacées de son esprit.
- Une fuite face aux responsabilités ?
- C’est beaucoup plus pointu que cela.
Notre comportement nous est dicté par l’éducation que nous avons reçue et les expériences vécues au fil des ans. Tous ces acquis n’ont plus aucune influence sur la vie d’Alexandre, comme si son cerveau s’était auto déprogrammé...
Il marque un temps d’arrêt.
- C’est compliqué.
- Il y a bien eu un élément déclenchant ?
- Sans doute, mais à ce jour, je n’ai encore rien pu établir avec certitude ; le surmenage n’explique pas tout...
J’ai questionné sa femme, son fils et même ses amis à plusieurs reprises, mais je n’ai que peu d’éléments pour me faire une réelle idée sur les raisons de son état.
Je sais qu’il était en quête perpétuelle d’un peu de paix et de sérénité, qu’il souffrait en silence depuis l’enfance...
- Qu’il souffrait ?
- Appelez ça un manque de reconnaissance. Il a toujours beaucoup donné...
Il aurait peut-être suffit que quelqu’un lui dise « Reste comme tu es, ne change pas »...
Je pense qu’il était malheureux.
- Y a-t-il un espoir de guérison ?
- J’aimerais le savoir...
J’imaginais rencontrer bientôt un extra-terrestre...
Nous longeâmes un petit étang parsemé de nénuphars. En son centre, tel un petit parapluie grand ouvert, un jet d’eau en troublait la surface, distillant à nos oreilles les notes aiguës de son clapotis léger. Des koïs ondulaient entre les roseaux.
Plus loin, le sentier nous conduisit le long d’une haie de charmes et d’aubépine. Par une trouée dans le feuillage, nous débouchâmes dans le verger.
Je n’y connais pas grand-chose, mais je pus reconnaître une douzaine de pommiers, autant de pruniers, ainsi que, me semble t-il, un énorme cerisier.
Au fond, face au mur d’enceinte de la propriété, un homme aux cheveux gris s’affairait devant les poiriers palissés.
- Bonjour Alexandre.
L’homme tourna la tête et sourit aimablement.
- Oui oui, bonjour !
- Alexandre, vous me reconnaissez, n’est-ce pas ?
- Oui oui bien sûr, évidemment... Bonjour Professeur.
- Vous allez bien Alexandre ?
- Très bien, oui oui, absolument, très très bien...
- Je vous présente un ami.
Il aimerait s’entretenir avec vous.
Vous voulez bien ?
- Naturellement, oui oui, bien sûr Professeur.
- Bien.
Alors je vous laisse.
A tantôt.
- A tantôt, oui oui, certainement...
J’approchai, après avoir mis discrètement mon dictaphone en marche.
Je tairai ici certaines incohérences dans les propos de mon interlocuteur, afin de ne vous livrer que l’essentiel... moins les silences.
Ces silences, impossibles à coucher sur papier, et qui me firent si peur au début.
Puis, au fur et à mesure de la conversation, ils se transformèrent en une sorte d’étrange complicité.
Au fil des minutes, lorsqu’il se taisait, j’avais l’impression de l’entendre parler.
Alexandre tenait une branche dans la main, et semblait, comme me l’avait confié le professeur Leunaerts, occupé à compter les bourgeons.
- Bonjour Alexandre.
- Monsieur...
- Vous permettez que je vous appelle Alexandre ?
- Nous nous connaissons ?
- Heu... non... pas encore.
- Oui ... oui... bien sûr... vous pouvez m’appeler Alexandre.
- Vous aimez jardiner ?
- Je m’occupe du « premier mouvement ».
- Le premier mouvement ???
- Oui oui, c’est ça... le premier mouvement... exactement !
Le premier mouvement de la grande Symphonie...
La nature est musicienne, et j’aide le chef d’orchestre...
Chaque année, il fait revenir le printemps. Je lui donne un coup de main.
- C’est joli ce que vous dites.
Silence
- « Le jardinier se découvre devant la pensée sauvage. »
Il fit mine d’enlever un chapeau imaginaire et s’inclina vers l’avant.
- Ce sont des poiriers ?
- C’est Prévert qui l’a dit... « Le jardinier se découvre... »
- Ah bon...
Et... vous vous occupez des bourgeons ?
- Oui oui...
Des branches aussi... des arbres... des fleurs... et des oiseaux voleurs.
- Ils vous volent quoi ?
- Ils ne volent pas, ils volent !
Je souris.
Il poursuivit :
- Je dis « ils volent », et vous croyez qu’ils volent...
Les mots n’ont pas toujours la signification qu’on leur accorde...
Si vous regardez bien les nuages, si vous prenez le temps de bien les observer, aucun d’eux n’a la forme d’un nuage !
- Pour les oiseaux, on dit « volant », non ?
- Oui oui, bien entendu... c’est tellement les gens sont bêtes !
Ils utilisent des mots différents parce qu’ils ne comprennent rien...
Comme s’ils reprochaient aux bouvreuils de manger mes bourgeons !
- Vous croyez ?
- Oui oui... évidemment !
- ...
- Pourtant ils savent !
- Quoi donc ?
- Ils savent que si l’oiseau ne mange pas, l’année prochaine il sera mort.
- ...
- Il a le droit de manger les bourgeons. Et vous savez pourquoi ?
- Vous allez me le dire.
- Exactement, oui oui... je vais vous le dire.
Il réfléchit.
- Parce qu’ensuite il nous chantera sa joie d’avoir pu se nourrir.
Le bourgeon, lui... il s’en fout !
Si on ne coupe pas sa branche, l’année prochaine il reviendra !
« Le plus timide bourgeon est la preuve qu’il n’y a pas de mort réelle »
- C’est de qui ?
- William Blake.
- Et qui est ce Blake ?
- Un anglais... je suppose... oui oui bien sûr... un anglais... enfin je crois...
Silence
- On m’a dit que vous aimiez l’Histoire ?
- Des histoires, j’adore en raconter.
- Je vous parle de l’Histoire, celle que vous enseigniez au Collège.
- Vous ignorez qu’un instant de bonheur vaut dix mille ans d’Histoire ?
L’Histoire c’est le passé...
Si on s’y intéresse trop, c’est tout l’avenir qui rétrécit.
- ...
- Et puis... le Collège, je n’aime pas ça.
J’étais toujours au dernier banc... je regardais par la fenêtre...
Je me souviens...
Quand il faisait mauvais temps, je rêvassais en regardant tomber la pluie.
Je me disais que le soleil était derrière pour l’éclairer... oui oui, c’est ça.... pour l’éclairer.
Souvent, je me faisais engueuler.
- Vous étiez rebelle ?
- Ce qui nous révolte doit rester en nous, il faut toujours calmer le désordre avant qu’il n’éclate.
Silence
- Si nous marchions un peu ?
- Oui oui, bien sûr, c’est une bonne idée.
Silence
- Et Marianne ?
- Vous parlez de la jolie dame qui vient me voir chaque semaine ?
Elle est très gentille...
Il y a aussi parfois un jeune homme... bien trop jeune pour elle.
Elle m’a apporté du Porto... elle a dit que c’était ma boisson préférée...
- Ce n’est pas le cas ?
- Ça pique et ça sent les fruits...
C’est bon, mais j’en bois peu... ça monte à la tête, et moi, je dois garder tous mes esprits.
- Je vois.
- Oui oui, en effet... vous voyez.
- Vous comptez rester ici longtemps ?
- Je reste pour achever ma vie...
- Oh, ne dites pas ça, vous êtes jeune !
- Vous avez encore mal compris.
Court silence
- Vous êtes avec eux ?
- Qui ça « eux » ?
- Ceux qui en veulent après mes bouvreuils.
- Pas du tout.
Silence
- « Achever ma vie » ne veut pas dire que la fin est proche !
« Achever », c’est terminer ce que l’on a encore à accomplir... pour ne plus rien avoir à faire...
rien à faire... qu’à mourir.
- ...
- Et j’ai encore tellement à faire... tellement... tant de travail.
- Comme ?
- Comme aider le vent à balayer les feuilles... pour que l’herbe pousse...
N’est-ce pas là une des choses les plus importantes ?
- Heu...
Oui oui...
Bien sûr...
07:02
Écrit par le R
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